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Le roboticien qui veut transformer le livre en machine
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Pierre-Yves Frei / Bilan / 02.02.2011.

A 37 ans, le Parisien Frédéric Kaplan partage sa vie entre son laboratoire à l’EPFL et sa société OZWE à Lausanne. Avec un seul but en tête: faire que la robotique alliée à l’intelligence parvienne à créer des objets qui partageront une histoire avec leurs propriétaires.

Quoi de plus différents qu’un livre et une machine? Une pierre peut-être. Et encore. Rien de mécanique dans un livre. Les pages ne se tournent que sous l’action de nos doigts. Le texte, lui, reste sagement à sa place. Invariablement à sa place. On peut le laisser cent ans dans une bibliothèque, la poussière n’y changera rien. Une fois imprimé, le livre est. Il ne devient pas. Sauf bien sûr quand on commence à l’annoter de toute part. Comme le faisait si volontiers le grand-père de Frédéric Kaplan.

On a beau être rompu aux offensives impertinentes des nouvelles technologies qui ont le chic pour resculpter notre quotidien sans même nous demander notre avis, tout de même, un livre machine, il y a de quoi offusquer les moins conservateurs.

Mais on se laisse prendre au prêche. Celui qui le distille possède l’art des mots et de la démonstration. Frédéric Kaplan a 37 ans, mais on lui en donnerait volontiers moins. Le cheveu ras, un corps svelte emmené par de grands pas décidés. Sans doute doit-il cette jeunesse apparente au sport qu’il pratique régulièrement. Car il court, Frédéric Kaplan. Il court tous les jours d’un point à un autre, du laboratoire CRAFT à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne où il supervise les travaux de sept doctorants passionnés de robotique et d’intelligence artificielle, à son bureau dans le centre de Lausanne où il a déposé les valises de sa jeune société OZWE. Plus parisien que français – il le revendique volontiers – Frédéric Kaplan aime voir loin, le plus loin possible. On retrouve ce goût des perspectives dans ses locaux de la tour Bel-Air. De ce quatorzième et dernier étage tout en vitres, on domine le Léman avec une audace seulement limitée par la brume qui joue avec les extrémités du lac.

Les années Aibo

On se laisserait facilement happer par cette vue que l’on s’épuise à embrasser, n’était cette étrange collection de robots, alignés comme des trophées et qui ornent la bibliothèque de l’ingénieur. «Celui-ci est presque une pièce de collection, remarque Frédéric Kaplan, en montrant un sublime androïde bleu à l’allure merveilleusement désuète. Mes collègues de chez Sony me l’ont offert à mon départ de l’entreprise en 2006.» Un robot rudimentaire. Un jouet en somme, pas du tout de la trempe de ceux sur lesquels cet ancien thésard de l’Ecole nationale supérieure des télécommunications de Paris a travaillé toutes ces années. A son arrivée chez Sony France, il a participé à l’aventure Aibo, du nom de ce petit chien robotisé que le géant japonais voyait devenir le premier robot de loisirs pour toute la famille. Malheureusement pour les Nippons, Aibo remporta plus de succès auprès de la presse que des consommateurs. Sony n’en écoula que 200 000 unités avant de décider en 2006 que, toute réflexion faite, le monde n’était pas encore prêt pour l’aventure robotique, fût-elle canine.

«Ce relatif insuccès doit sans doute beaucoup au prix d’Aibo, explique Frédéric Kaplan. Mais aussi à la méfiance culturelle que les Occidentaux vouent aux robots. Alors que les Japonais prennent ces derniers pour ce qu’ils sont, les robots sont pour les Occidentaux une épine plantée dans la conviction de leur propre humanité. Dans la culture occidentale, il n’y a pas de place pour les hybrides. On est humain ou on est machine. Celui qui emprunte aux deux n’a pas le droit de cité.»

C’est que l’ingénieur français ne s’est pas seulement intéressé aux machines. Il s’est aussi passionné pour le rapport que les êtres humains entretiennent avec elles. Avec minutie et didactique, il explique comment, à son avis, les machines de chaque époque ont inspiré les métaphores qui ont servi à décrire le fonctionnement du corps humain mais aussi celui de la conscience ou encore de l’intelligence. Et de prendre un exemple récent, celui du patrimoine génétique que l’on associe si souvent à un code informatique, suggérant par là qu’un «simple» décodage permettrait de comprendre le fonctionnement de la vie. «Or cette métaphore du code pour illustrer la génétique est en train de subir de sérieux revers alors que l’on prend conscience que la cuisine génétique implique des processus bien plus larges et complexes qu’on l’imaginait il y a encore dix ans.»

La même observation vaut pour l’intelligence artificielle qui, en tant que discipline, a longtemps cherché – et continue à le faire d’ailleurs – à approcher, voire à imiter l’intelligence humaine, pour finalement aboutir à une succession de réalisations qui n’ont fait que démontrer les propres limites de l’exercice. «On a longtemps cru que l’incarnation même de l’intelligence était le jeu d’échecs, reprend le roboticien. Une machine qui réussirait à battre un grand maître pourrait être taxée d’intelligence. Au final, quand l’ordinateur Big Blue a battu Kasparov, on a conclu que cet ordinateur était certes doté d’une capacité de calcul peu ordinaire, mais qu’il n’était pas intelligent pour autant.» Ouf, l’humanité avait eu chaud. Elle restait la seule dépositaire de la vraie intelligence.

 

 

 

QB1 L’ordinateur mobile développé par le chercheur au sein de la société OZWE.

 

 

Les machines comme métaphores

L’ingénieur de l’EPFL va plus loin. La seule machine qui ne saura jamais imiter un être humain, c’est… un autre être humain. Pour avoir une intelligence humaine, Frédéric Kaplan en est convaincu, il faut un corps humain et il faut l’avoir depuis les débuts, depuis la naissance, grandir avec lui, par lui. Il faut que la découverte du monde, le développement d’une intelligence se fasse à travers ce qu’autorise ou ce qu’interdit ce corps. Le cerveau commande aux mouvements, c’est entendu. Mais en retour, le corps forge l’intelligence puisqu’il définit son rapport au monde.

Au cœur de la vie humaine, et de multiples autres formes de vie, l’apprentissage est la clé de ce rapport au monde. Une intention, une tentative, un échec. Une nouvelle tentative, différente de la dernière, mais avec la même intention, et cette fois, c’est réussi. La leçon est retenue. Voilà ce que le domaine de la robotique tente d’inculquer aux machines depuis de nombreuses années. Frédéric Kaplan s’est passionné pour cette question durant tout son séjour professionnel chez Sony, soit près de dix ans. L’apprentissage chez les robots passe souvent par la même approche. Le robot n’apprend pas dans le vide. Il a, programmé dans ses circuits, un idéal vers lequel il doit tendre. Imaginons que sa tâche soit celle d’apprendre à «marcher». Il ne connaît pas son corps ni ce qui lui permet d’avancer. En revanche, il sait que l’idéal tient par exemple à une harmonie traduite par une consommation minimum d’énergie pour sa progression. D’erreurs en réussites successives, et donc par l’apprentissage, le robot va finalement approcher cet idéal.

«En ce qui me concerne, continue Frédéric Kaplan, j’ai travaillé à donner aux robots un idéal à atteindre qui pourrait s’appeler la curiosité. C’était pour moi la meilleure façon de leur donner la plus grande ouverture possible sur leur environnement. Et surtout, une capacité de nous surprendre, nous, les humains, qui les regardons. S’ils nous surprennent, s’ils évoluent tant malgré nous que grâce à nous, c’est alors que nous commencerons à cesser de les voir comme des objets désincarnés et que nous construirons une histoire commune avec eux.» Une fois encore, l’ingénieur se préoccupe moins de savoir jusqu’à quel point de sophistication les robots seront développés que de suivre sa propre voie: faire en sorte que les objets cessent d’entretenir avec nous un rapport à sens unique où nous sommes les seuls à agir sur eux. Ne serait-il pas fascinant qu’ils agissent sur nous en retour ou du moins qu’ils se souviennent de nos actions de telle façon que chacun d’entre nous finisse par entretenir une relation exclusive avec ces objets. Cette exclusivité passe notamment par une certaine capacité de mouvement de ces objets. Une fois encore, le corps et l’esprit sont indissociables.

Une rencontre décisive

Alors qu’il travaille encore pour Sony, Frédéric Kaplan se rend à un séminaire à l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL). Le bouillonnement créatif des lieux ajouté à des rencontres fructueuses aboutit à un projet de salle de jeu destinée au chien-robot Aibo, un espace pensé pour maximiser son potentiel d’apprentissage. Malheureusement, c’est à peu près au même moment que Sony décide d’interrompre l’expérience commerciale Aibo. La salle de jeu subit logiquement le même sort. Reste que pour Frédéric Kaplan, ce voyage en Suisse restera décisif. Ne serait-ce que par sa rencontre avec le designer industriel Martino d’Esposito.

Frédéric Kaplan retourne sur ses bords de Seine chéris, mais les deux hommes restent en contact. La fin d’Aibo le convainc qu’il est temps pour lui de prendre une autre voie. Jusqu’ici, il dirigeait une recherche fondamentale pour une entreprise commerciale, désormais il mènera une recherche appliquée dans un temple de la science publique, l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, au sein d’une nouvelle équipe qui se consacrera au domaine du mobilier interactif et des objets robotiques. C’est là qu’il y développe, toujours avec l’aide de son complice Martino d’Esposito, une nouvelle forme d’ordinateur. Un ordinateur monté sur un bras robotique qui suit de son écran, comme le ferait un visage ami, ceux qui entrent dans la pièce, qui enregistre leurs desiderata quand leurs mains, quand bien même elles sont éloignées de plusieurs mètres, font tel geste ou tel autre. L’approche est tellement novatrice que le Musée d’art moderne de New York présente un prototype du couple franco-suisse, en février 2008, dans le cadre de l’exposition «Design and the Elastic Mind».

Ce succès d’estime convainc les deux hommes que leur produit mérite d’avoir sa chance sur le marché. La société OZWE naît dans ce but. Quand on demande à Frédéric Kaplan s’il a pensé au Magicien d’Oz pour cette raison commerciale, il acquiesce: «C’est un conte magnifique qui revendique l’existence des hybrides. Pensez à l’homme de fer-blanc qui cherche un cœur.» Son ordinateur mobile, baptisé QB1, vit aujourd’hui sa petite vie commerciale. Les acheteurs sont, pour la plupart, de grandes entreprises actives dans les nouvelles technologies qui voient dans cet ordinateur mobile sans clavier ni souris une solution prometteuse. Un marché de niche qui ne suffit pas à satisfaire Frédéric Kaplan qui nourrit l’ambition de pénétrer dans les foyers, dans chaque foyer, avec sa philosophie de machines interactives, capables de s’imprégner des particularités de chacun jusqu’à créer une histoire commune.

 

 

 

E-littérature Sa fascination pour les livres a amené Frédéric Kaplan a les développer sur des supports numériques.

 

 

Lire et partager

Pour y parvenir, il a renversé la logique de son QB1. Plutôt qu’un produit haut de gamme, cher et résolument futuriste au point de ne pas toujours être compris, il propose désormais des machines très simples et abordables: des livres-machines. «Le terme est peut-être un peu fort, mais c’est bien l’idée. Ce sont des livres numérisés qui permettent de dépasser la simple expérience de la lecture avec un texte inerte. On peut sélectionner n’importe quel mot et obtenir un lien immédiat sur une encyclopédie en ligne. On peut également commenter sa lecture et rendre ses commentaires publics ou non. L’auteur peut également continuer à intervenir sur son livre et le faire connaître à ses lecteurs.» L’ingénieur sait d’autant mieux de quoi il parle que ses propres livres sont désormais disponibles sur le fameux iPad d’Apple dans la centaine d’ouvrages proposés par l’application BookApps que sa société Ozwe a développée conjointement avec le bureau lausannois de graphistes et de designers Bread & Butter.

«J’avoue que cette aventure est assez passionnante. On peut suivre en temps réel la demande pour les livres de notre collection, assister au développement de leur propre vie et à la formation des communautés de lecteurs.» Le regard du jeune chercheur-entrepreneur s’égare vers le lac, comme si de nouvelles idées faisaient soudainement le siège de sa conscience. Puis, soudainement, il opère un brusque retour à la réalité ponctué par un «oh il faut que je file à un rendez-vous». Il court, il court Frédéric Kaplan.